Chronique du jeudi 17 février 2022

 

ARGENT

 

D’Édouard Herriot en 1924 à l’autre Édouard du Parti radical de l’Entre deux guerres, Daladier en 1934 ; de Léon Blum en 1927 à François Mitterrand en 1971 ; de Pierre Mendès France à François Hollande en 2012… sans oublier le général De Gaule en 1966, tous, depuis un siècle ont mis en garde à propos de l’influence sur la politique française des ‘’puissances de l’argent’’. Un thème pas (encore ?) abordé lors de la campagne de la présidentielle et pourtant, si cette menace a évolué avec la mondialisation, elle demeure bien présente.

 

Émile Zola en avait fait le thème de deux de ses romans de la série des Rougon-Macquart : La Curée (1872) et L’Argent (1891) : on veut parler des pouvoirs des ‘’puissances de l’argent’’ soupçonnées, à tort ou à raison, de peser à leur profit sur les gouvernements dans la conduite de la politique nationale.

Président du Conseil à la suite de la victoire du Cartel des gauches aux élections législatives de 1924, Édouard Herriot attribuera l’échec de son gouvernement au ‘’Mur de l’argent’’, comprenez l’opposition des milieux économiques et financiers. Léon Blum, en 1927, lors d’un congrès extraordinaire de la SFIO (Parti socialiste) ira dans le même sens : « Il est vrai que pour toutes sortes de raisons, des formes nouvelles du capitalisme sont apparues… et que ce capitalisme impose sa dictature même aux États, même aux institutions politiques et que nous le voyons commettre chaque jour de nouvelles usurpations de souveraineté. »

Édouard Daladier, lors du congrès du Parti radical en octobre 1934, dénonçait les « deux cents familles » . Il s’agissait des deux cents plus importants actionnaires de la Banque de France de l’assemblée générale de cette institution stratégique avant qu’elle ne soit nationalisée en 1936. « Ce sont deux cents familles qui… sont devenues les maîtresses indiscutables, non seulement de l’économie française mais de la politique française elle-même… elles agissent sur l’opinion publique car elles contrôlent la presse. » Robert Hersant naguère, la famille Dassault, Bernard Arnault, François Pinault, Vincent Bolloré aujourd’hui maintiennent la tradition si l’on ose écrire.

François Mitterrand, lors du congrès d’Épinay du Parti socialiste en 1971 reprend le flambeau : «  Le véritable ennemi, j’allais dire le seul… c’est le monopole, terme pour signifier toutes les puissances de l’argent, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes. » Pierre Mendès France faisait le même constat en 1976 : « Au cours des dernières périodes, nous avons assisté à une emprise accrue des puissances industrielles et financières sur l’État et sur son appareil. »

Et plus près de nous, on se souvient de la ‘’sortie’’ de François Hollande, en 2012 lors du discours du Bourget : « Je vais vous dire qui est mon adversaire… c’est le monde de la finance. Sous nos yeux en vingt ans la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies. Désormais il lui est possible… de menacer les États. »

Plutôt que de se contenter d’un constat, aveu d’impuissance, le général De Gaulle lui, avait tapé du poing sur la table en 1966 : « La politique de la France ne se fait pas à la corbeille (comprenez à la Bourse). »

Depuis, la mondialisation a changé le contexte, mais pas le fond du problème. Et ce sont les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) qui constituent le nouveau ‘’Mur de l’argent’’ : un seul chiffre, en 2020, la valorisation boursière d’Apple a été plus élevée que l’ensemble du CAC 40, celle de l’ensemble des GAFAM équivalent à trois fois l’indice parisien. Apple, dont la valorisation boursière (2 200 milliards de $) en ferait le huitième pays le plus riche du monde;  pas loin de la France avec ses 2 700 milliards de PIB Autant dire que dans une nouvelle approche économique où le produit c’est le consommateur (ses données qui sont monétisées via la publicité) il devient possible de manipuler les opinions.

Denis Tardy

 

 

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