Chronique du jeudi 26 mars 2020

Histoire du Temps Passé au Présent

Chaque jeudi un regard sur l’actualité

 

ÉPIDÉMIES DANS L’ART

 

Persuadé que l’on est, depuis des lustres, que l’avenir est un long passé, il nous est tentant en ces temps ‘’coronaviriés’’ d’explorer la mémoire artistique et patrimoniale évoquant les périodes d’épidémies : ainsi à la Chaise-Dieu en Haute-Loire, à Issenheim (Alsace), avec les commanderies des Antonins, avec aussi les œuvres qualifiées de ‘’Vanités’’ ou encore des tableaux de Brueghel l’Ancien. Sacré Sapiens, capable de sublimer les pires épidémies en démarche artistique… avec souvent une leçon de morale à la clef.

 

C’est vers 1450 que fut réalisée, dans l’abbatiale de la Chaise-Dieu la célèbre Danse macabre, référence implicite à la terrible épidémie de peste noire (1347-1352), celle qui entraîna la mort de 30 à 50 % d’européens, des historiens avançant le chiffre de 25 millions de victimes. Cette Danse macabre représentant d’une manière hyper-réaliste quarante-six personnages ramenés à leur simple condition d’hommes ordinaires, et faisant alterner les ‘’vifs’’ et les ‘’transis’’ (les vivants et les morts) rappelle on s’en souvient que « mort n’espargne petit ne grant » : pour bien enfoncer le clou, au début de la procession se trouve le souverain pontife. Cette présence constitue une étonnante confrontation dans cette abbatiale où fut enterré le pape Clément VI (dont le pontificat, de 1342 à 1352, coïncida avec l’épidémie de peste noire). En effet, son tombeau dont il reste le gisant en marbre de Carrare recouvert d’or, était d’une richesse inouïe. En un siècle seulement, la vision artistique de la mort avait changée radicalement : gageons que l’épidémie de peste noire n’y fut pas pour rien… en sera-t-il de même avec le COVID 19 ?

Au reste, d’aucuns considèrent que cette danse macabre préfigure le genre artistique (dans la peinture et la sculpture surtout) qualifié de ‘’Vanités’’, représentation allégorique de la mort et de la vacuité des passions et activités humaines, qui apparaît au XVIIe siècle en Hollande : la signature la plus fréquente de ces œuvres, ce sont des crânes humains, petits dans l’arrière-plan du tableau.

Les épidémies et les morts qui leur sont consubstantiels, dans l’art, on en retrouve aussi le témoignage dans le célèbre polyptyque d’Issenheim en Alsace datant du début des années 1500, réalisé pour une commanderie des Antonins. En bas de l’un des panneaux, se trouve représenté de façon très réaliste une personne atteinte du Mal des ardents (ou Feu de Saint-Antoine), maladie épidémique causée par l’ingestion de seigle contaminé par un parasite, l’ergot. En accueillant dans leurs établissements les personnes atteintes de cette maladie, l’ordre des Antonins durant des siècles (XIIe-XVIIIe) conjugua action sanitaire et caritative, grâce à une nourriture sans céréale. Accessoirement, avec plus d’un demi-millier d’établissements en Europe, ils nous ont laissé un patrimoine architectural remarquable, à l’instar de l’abbaye de Saint-Antoine dans l’Isère, à la tête de l’Ordre.

On aura garde d’oublier dans cette évocation d’œuvres d’art inspirées par des épidémies, certains tableaux ou gravures de Brueghel l’Ancien comme le Triomphe de la mort (1562) ou consacrés à ‘’l’Épidémie de danse’’ de Strasbourg de 1518, manifestation de la Chorée de Sydenham (maladie infectieuse dite ‘’Danse de Saint Guy’’).

On attend les œuvres d’art inspirées par le COVID 19.

Denis Tardy

 

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