Chronique du lundi 1er juin 2020

Histoire du Temps Passé au Présent

Chaque jeudi un regard sur l’actualité

 

UTOPIE

 

C’est devenu un incontournable ces derniers temps que d’annoncer doctement qu’après la crise du Covid-19, plus rien ne serait comme avant. Bigre ! Et de proposer le plus souvent dans la foulée des réformes généreuses, s’imposant comme des évidences… mais chimériques. Dernier en date et non des moindres, le pape François, avec son message vidéo à l’occasion de la fête de la Pentecôte : « Lorsque nous sortirons de cette pandémie, nous ne pourrons pas continuer à faire ce que nous faisions et comme nous le faisions. Non, tout sera différent ». De telles postures ne sont pas propres à notre époque. Déjà il y a un demi-millénaire, Thomas More esquissait un système économique radicalement novateur; Saint-Simon aussi, au début du XIXe siècle, tout comme Proudhon, au mitan de ce même siècle. Pourquoi évoquer ces trois théoriciens ? Parce que certaines de leurs propositions rejoignent des aspirations actuelles.

 

L’industrie lainière se développant dans l’Angleterre  du XVIe siècle, celle de Thomas More, entraîne une mutation radicale de l’élevage des moutons, dorénavant parqués dans des champs clôturés, mettant à mal l’ancien système agraire traditionnel. Au début du XIXe siècle (celui de Saint-Simon), la révolution industrielle se déploie, bouleversant les structures économiques et les rapports sociaux, et cela en plusieurs phases, jusqu’à la fin du siècle, époque de Proudhon. Trois temps historiques de mutations, comparables à celui que nous vivons aujourd’hui avec la digitalisation. Et qui incitent à concevoir un monde radicalement nouveau.

Thomas More fut confronté directement à l’exercice du pouvoir : chancelier du roi Henry VIII d’Angleterre, il a surtout marqué l’histoire en imaginant une société idéale exposé dans Utopia, à l’opposé de ce qui se passait dans son pays : propriété collective des moyens de production, suppression de la monnaie, péréquation des richesses… Autant de principes à la base de son système économico-social plus que novateur qui l’amène à être considéré comme un précurseur du socialisme (de 1918 â 2013, l’obélisque des Romanov, détourné par les bolcheviques, l’honorait au pied du Kremlin à Moscou !) et qui le fait encenser par l’église catholique: il est béatifié en 1886, canonisé en 1935, le pape Jean-Paul II faisant de lui en 2000, le saint patron des responsables de gouvernement et des hommes politiques. Thomas More, rare exemple d’une unité de vues entre les successeurs de Jésus et ceux de Marx ! Alors que des programmes proposés pour l’après Covid (comme les cent propositions fumeuses de Nicolas Hulot du 6 mai dernier…) s’inscrivent dans la filiation de ce qu’imaginait Thomas More avec Utopia, on rappellera que l’auteur lui-même avait tenu à préciser : « Je le souhaite plutôt que je ne l’espère… ».

Saint-Simon (1760-1825) est également considéré comme un précurseur du socialisme, mais on ne peut limiter sa pensée au strict domaine économique. Il plaida notamment pour la prééminence dans la direction des affaires publiques des industriels, scientifiques, ingénieurs, on dirait aujourd’hui experts et spécialistes. Un système proche dans l’esprit de notre technocratie actuelle ; pour prendre deux exemples, le magistère de la parole de l’État, et ce qui en découle, fut exercé en pleine crise des attentats terroristes par un magistrat, François Molins, puis lors de la crise du Covid 19 par un médecin infectiologue, Jérôme Salomon, le pouvoir politique dans ce dernier cas allant jusqu’à aligner ses décisions sur les préconisations d’un conseil scientifique. À l’expérience donc, doit-on considérer la doctrine saint simonienne pour autre chose qu’une utopie? Sauf à vouloir larguer la démocratie avec l’eau du bain.

Les œuvres de Pierre-Joseph Proudhon aussi sont rangées (à tort) sur le rayon socialisme utopique. À tort, parce qu’il était pragmatique, pas idéaliste. Il prônait l’association, la fédération, la mutualisation dans des projets réalisables dans le court terme et bien propres à élaborer un nouveau système, révolutionnaire in fine, grâce à des initiatives à échelle humaine… à l’opposé du « du passé faisons table rase afin de construire des lendemains qui chantent » de la vulgate marxiste. On lui doit la théorie du crédit à taux zéro, l’ambition de supprimer la monnaie, le salariat également, bref la promotion de tout ce qui entraîne plus d’égalité. En cela Proudhon est bien de notre époque, révolutionnaire sans nul doute, mais pas très éloigné d’aspirations émergentes çà et là, venant des promoteurs du « plus rien ne sera comme avant ». Pour autant, ses conceptions révolutionnaires engageantes mais brouillonnes ont-elles un avenir ?

Denis Tardy

 

Retour